Les poils du samouraï







Au centre d’une gravure de la Manga d'Hokusai, un samouraï accomplit un saut prodigieux par-dessus huit bateaux. Composition exemplaire. Tracé virtuose. Agencement stupéfiant des détails de l’armure, du pont d’un navire, de l’enchevêtrement des flèches. 

Hokusai, "Le saut au-dessus de huit bateaux", années 1830.

Mais ce qui est encore plus impressionnant, c’est le visage déterminé du guerrier. Quelques traits finement gravés qui suffisent à restituer, avec une surprenante vérité, les poils de sa moustache, de ses sourcils et de sa chevelure emportée par le mouvement.  
 
 
Un dessinateur moins talentueux aurait représenté la multitude des poils ou la masse compacte du système pileux. Hokusai, non. Quelques éléments savamment organisés et mis en évidence suffisent à évoquer les composantes du visage. Et, non content de les évoquer, il leur donne une présence palpable, incomparable. Non pas réaliste, mais plus réelle que le réel.  
"Ils dessinent un personnage en quelques lignes bien choisies comme si c’était aussi naturel que de boutonner son gilet", commente Van Gogh qui envie aux dessinateurs japonais leur "immense clarté" et s'en inspire pour ses dessins réalisés en Provence. 

Vincent van Gogh, "Bateaux de pêche en mer", 1888.

Cette immense clarté est l'objectif de la stylisation. Et l'un des instruments par lequel elle y parvient repose sur la métonymie ou, plus précisément, l'une de ses formes, la synecdoque, c'est-à-dire la sélection d'un élément ou d'un détail pour représenter l'ensemble : quelques traits pour figurer une chevelure, quelques lignes pour montrer le déferlement des vagues, quelques formes simples pour modeler un paysage, un visage ou un corps. 
 
Edward Hopper, "Nighthawks", 1942.
 
Ainsi, dans la célèbre peinture intitulée Nighthawks, Edward Hopper a réduit les éléments à l'essentiel. Une façade d'immeuble à l'arrière plan, un bar largement vitré situé à un coin de rue, quatre personnages à l'intérieur, la nuit. L'absence de tout détail superflu évoque un décor de théâtre plutôt que la représentation réaliste d’un fragment de ville. Pourtant, cette image est devenue une icône moderne. En effet, en éliminant tout anecdotique, Hopper a réussi à montrer l'invisible. Celui de la solitude, de l'attente, et de l'impossible communication entre les êtres.  

 
Nicolas de Stael, "Agrigente", 1953.

La stylisation possède en effet une incroyable capacité d'évocation, qu'il s'agisse de paysages, de personnages ou même d'idées. Une puissance qui réside vraisemblablement dans le fait que l'œuvre, en fournissant un minimum d'indices, laisse à l'esprit du regardeur une large place. Au terme du travail non conscient qui lui permet de la recréer en lui, l'image devient alors complètement sienne. 
C'est pourquoi la stylisation des formes est l'un des principaux dispositifs attentionnels grâce auxquels les images parviennent à nous emporter dans une expérience esthétique (voir l'article L'effet des images).


Cependant, toute simplification des formes ne conduit pas à ces effets remarquables. En résumant un personnage à un détail hypertrophié, la caricature, qui est un type de stylisation, réduit le plus souvent l'image à un message univoque. Celle de Victor Hugo en penseur renfrogné, par exemple, est drôle et visuellement réussie, mais son propos ne relève plus que de l'information.

Honoré Daumier, "Victor Hugo", 1849.

À l'inverse, le portrait de James Joyce par Wolf Erlbruch nous montre combien la stylisation peut être porteuse de richesse et de subtilité. 
Malgré le regard brouillé et le nez rouge qui évoquent ses problèmes de vue et d'alcoolisme, Joyce n'est pas réduit à ces caractéristiques triviales. Le croquis, par son audace graphique et son empathie, réussit à faire transparaître la complexité du personnage - une complexité que la photographie, dont il est manifestement inspiré, peine à exprimer
 
Wolf Erlbruch, "James Joyce", 2013.

James Joyce, photographie anonyme.


Pour obtenir ce résultat, les éléments choisis doivent être d'une grande justesse. Suffisamment évocateurs, mais n'en disant pas trop. Rares, mais capables de traduire la complexité. 
Cela peut s'obtenir par la fulgurance d'une idée qui s'impose au dessinateur et qu'il va traduire immédiatement en quelques traits... 
 
Saul Steinberg, "Le rêve du cube", 1960.

Ou, au contraire, grâce à un travail de tâtonnements successifs et d'épure, comme le montre un dessin préparatoire d'Hokusai.  
 
Hokusai, "Guerrier sur un cheval cabré", vers 1830.

À moins que cela ne résulte d'une longue et savante pratique qui, en quelques touches simples et audacieuses, permet au peintre de conférer une réelle présence aux objets et aux personnes qu'il représente sur sa toile.

Johannes Vermeer, "La dentelière", détail, 1669-71.
 


Cette efficacité quasi magique repose sur une subtile vibration entre le sujet représenté et la forme minimale qui l'évoque. Une sorte de raccourci visuel qui permet d'intégrer, en une seule image, une multitude d'éléments parfois contradictoires.
Ce résultat ne peut être obtenu par le simple raisonnement et la réflexion logique. Il est nécessaire que l'auteur de l'œuvre parvienne à enclencher le processus de l'invention, ce mode de fonctionnement qui est capable d'assimiler une diversité de domaines discordants et de faire en sorte que leur synthèse paradoxale suscite une expérience esthétique. 

Henri Matisse, "Café marocain", 1912-13.

Simplifier la représentation du monde tout en suggérant sa complexité, telle est l'effet de la stylisation lorsqu'elle est réussie. L'image ainsi produite agit alors sur l'esprit en l'apaisant par son évidence, tout en le stimulant par sa richesse. 
Henri Matisse avait bien compris cela et s'attachait à le mettre en pratique dans sa peinture.
"Nous nous approchons d’une sérénité joyeuse en simplifiant les pensées et les formes", expliquait-il. "Simplifier l'idée pour obtenir une expression de joie. C'est notre seul but".  




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