Habiter l'impossible
Habiter, c’est nécessairement habiter un monde — avec ses valeurs, ses croyances, ses rapports sociaux. Lorsque celui-ci ne convient plus, on cherche à en changer. Mais, à défaut d'en trouver un autre à proximité, il est nécessaire de l'inventer. C'est ce qu'entreprend Thomas More, au début du seizième siècle avec son Île d'Utopie, le lieu de nulle part.
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| L'île d'Utopie, d'après Thomas More, 1516. |
L'invention de l'utopie est avant tout politique et philosophique. Mais lorsqu'on envisage de faire une petite ballade dans ce non-lieu, voire de s'y installer définitivement, il devient nécessaire de le meubler.
Cités idéales
Cela tombe bien. La Renaissance italienne vient de mettre au point un système de représentation figuratif : la perspective linéaire. Et, dans un contexte de cités-états, ses peintres et architectes s'emploient à dessiner des villes idéales, dont l'exactitude mathématique coïncide avec l'objectif de perfection des utopies.
Cet ordonnancement géométrique va marquer les images des cités utopiques jusqu'au dix-huitième siècle, depuis la Cité du soleil de Tommaso Campanella, ou la Cité de la vérité de Bartolomeo del Bene, jusqu'au projet partiellement réalisé de Claude-Nicolas Ledoux pour la saline royale d'Arc-et-Senans.
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| Représentation de la "Cité de la vérité" de Bartolomeo del Bene, 1609. |
Villes invivables
Sans surprise, il en résulte des systèmes invivables, des urbanismes effrayants, des architectures impossibles à habiter…
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| Antonio Sant'Elia, "Ville nouvelle", 1914. Reconstitution par le Studio Atkinson+Co. |
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| Auguste Perret, "L'Avenue des Maisons-Tours", 1922. |
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| Le Corbusier, "Plan voisin", 1922-25. Simulation non créditée. |
Capitales du lendemain
Indépendamment de ces projets radicalement avant-gardistes, nombre d'auteurs du vingtième siècle imaginent tranquillement le développement que les villes pourraient connaître grâce aux inexorables progrès de la science et de la technologie, des progrès en lesquelles ils semblent avoir une confiance aveugle.
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| Eugène Hénard, "Une ville de l'avenir vue à vol d'aéroplane", 1910. |
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| "Londres en 2500", publicité pour les cigarettes Greys, années 1930. |
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| William Kempster & Barry Evans, illustration de la "Ville du Futur", 1954. |
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| Paul Maymont, "Paris sous la Seine", 1962/63. |
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| McGauran, Giannini & Soon architects, "Saturation city project", 2010. Proposition d'aménagement de Melbourne pour répondre à la montée des mers. |
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| "The Line", années 2020. Projet de ville "intelligente" de 170 km de long dans le désert saoudien. |
Métropoles du doute
Cependant, ni l'idéalisme intransigeant des utopistes, ni la paisible assurance qui habite les technophiles, ne sont partagés par tous. Dès la fin du dix-neuvième siècle, les ravages de la société industrielle ébranlent la croyance en un avenir radieux. Les dystopies font leur entrée dans l'imagination des artistes, écrivains, cinéastes. Il vont alors donner à voir, entre autres réjouissances, les dévastations de l'industrie, l'architecture des systèmes totalitaires, la standardisation du bâti, la dictature de la transparence, la misère des quartiers délaissés et les affres de la surpopulation...
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| "Stahlstadt", la ville de l'acier. Gravure de Léon Benett pour le roman de Jules Vernes "Les 500 millions de la bégum", 1879. |
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| Fritz Lang, "Metropolis", 1927. |
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Evol, "Сaspar David Friedrich Stadt", 2009. Cité miniature reconstituée dans les fondations d'un ancien abattoir de Dresde. |
Architectures en folie
Mais, à l'inverse de ces visions d'avenir, utopiques ou dystopiques, d’innombrables
rêveurs et excentriques, sans rien demander ni imposer à personne, s'aménagent leur petit monde privé.
Maisons-folies d'aristocrates, cabanes dans les arbres, palais de caillasse, jardins de ciment ou baraques de guingois. Il ne s'agit pas tant, pour eux, d'occuper physiquement ces lieux fort peu confortables, que d'habiter l’espace imaginaire qu'ils développent.
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| Maison-colonne du Désert de Retz, fin 18e. Arbre-cabane à Robinson, début 20e. Florence Trevelyan, pavillon du jardin botanique de Taormina, 1890/99. |
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| Ferdinand Cheval, "Palais idéal", 1879/1912. |
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| Edward James, jardin "Las Pozas", 1962/84. |
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| Richard Greaves, "Anarchitecture", années 1980. Photo Valérie Rousseau. |
Habiter les images
À
la différence des images produites par la science-fiction pour
illustrer des avenirs lointains ou des univers extraterrestres, les
représentations donnant forme aux utopies et aux dystopies nous touchent
directement car elles nous permettent de nous projeter dans des mondes
qui, par contrepoint, nous éclairent impitoyablement sur le notre.
La
force de ces images s'appuie sur les mécanismes de la perception qui
nous amènent à réinventer ces lieux en nous-mêmes, à les vivre de
l'intérieur, à
ressentir l'ambiance qui s'en dégage. D'un simple coup d'œil, nous
sommes en mesure de les parcourir et, comme cela se passe pour les visiteurs de la Maison étroite ou de l'Upside Down House [la Maison tête en bas], d'expérimenter physiquement les bouleversements qu'ils produiraient en nous s'ils étaient réalisés.
Pour un temps, ces images nous permettent ainsi d'habiter l'impossible.
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| Erwin Wurm, "La maison étroite", 2010. |
En complément :
"Photographier l'incertitude", article de ce blog consacré à la manière dont la photo et les images virtuelles créent de troublantes architectures impossibles.
"Manquons-nous d'utopies ?", Niklas Nau, 2023, programme en libre accès sur Arte.tv.






























