L'usure des images
Effet de surprise
L’intérêt que nous portons aux images est, avant tout, une affaire d’attention. Or, ce qui attire l’attention des humains, comme celle des autres créatures animales, c’est la différence.
Nous remarquons ce qui diffère dans l’espace : c’est grâce à leurs couleurs vives que les fleurs ressortent de la végétation environnante et réussissent à attirer leurs pollinisateurs.
Nous remarquons également ce qui diffère dans le temps : ce n’est que lorsqu’ils se déplacent que les animaux annulent l’effet de mimétisme qui les fondait dans le paysage. Ils deviennent alors visibles, pour leurs prédateurs, comme pour leurs proies.
Pour être remarquées, les images doivent donc se détacher de leur contexte. C’est à cela que sert le cadre des tableaux : guider le regard.
Et c’est à cela que sert l’aura qui entoure les œuvres : guider l’esprit des regardeurs.
La renommée de la "Joconde" date de son vol en
1911 (voir l'article De la soupe sur les tournesols). Son absence a amené plus de visiteurs au Louvre — pour voir l'emplacement laissé vacant par le tableau — que sa présence ne l'avait fait jusque-là. Sa disparition,
puis son retour triomphal, en 1914, marquent le début de son statut d'icône. Sans ces changements, elle ne susciterait probablement pas plus d'intérêt que les autres Léonard de Vinci accrochés au Louvre dans une relative indifférence de la part des visiteurs.
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| Léonard de Vinci, "La Belle Ferronnière", 1495-97. |
Habituation
Cependant,
la réponse à un stimulus n’est pas constante dans la durée. Dans un
premier temps, la répétition du stimulus augmente son effet — c'est la raison d'être de la pulsation des alarmes. Mais, au bout de quelque temps, la
courbe s’inverse et la réponse faiblit. Ce phénomène s'appelle l’habituation. L’accoutumance à quelque chose nous y rend de moins en
moins sensible et réduit son intérêt. C'est pourquoi l’habitude crée
l’ennui.
Ainsi, lorsqu'on
fait une recherche sur internet avec le mot "paysage", les résultats
font apparaître une succession de photos qui toutes affichent leur
volonté de capturer l'attention. Sites spectaculaires, effets de lumière
dramatiques, couleurs saturées...
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| Photos Albert Dros, Superstock Images, Pixabay. |
Mais rapidement, cette saturation ne concerne plus uniquement les couleurs de l'image. C'est toute notre attention qui est touchée par ce bombardement d'images que la volonté de spectaculaire finit par rendre monotones. Et, bientôt, nous finissons par ne plus rien voir.
C'est alors qu'une image paisible, aux teintes atténuées, qui autrement risquerait de passer inaperçue, est capable de nous solliciter. Par sa différence même.
Le
goût pour le changement ne relève donc pas forcément de la frivolité,
comme on le pense volontiers en l'associant avec les phénomènes de mode.
C’est une caractéristique fondamentale de notre comportement. C’est
pourquoi l’effet de surprise, en déshabituant la perception, permet de
relancer l’attention par une variation inattendue du sujet ou de la
forme.
Dates de péremption
En effet, à force d'être vues, les images "s'usent" dans notre esprit. Avec le temps, on finit même par ne plus voir celles qu'on a choisi d'accrocher sur nos murs.
Certaines cultures ont bien compris ce phénomène et ont mis en place des dispositifs régulant l'apparition de leurs images sacrées, de telle sorte qu'un affichage permanent n'émousse pas leur puissance, c'est-à-dire leur capacité à éveiller l'attention des fidèles.
C'est le cas, par exemple, de nombreux objets sacrés, fabriqués et conservés dans des endroits gardés secrets de sorte que leur apparition, lors des fêtes rituelles, semble extra-ordinaire.
C'est pour cela, également, que les tangkas, ces peintures du bouddhisme tibétain, sont protégées des regards par un voile de soie que les fidèles doivent soulever pour pouvoir les contempler.
À l'inverse, au vingtième siècle, en Occident, la surexposition grandissante des images par les nouveaux médias (presse illustrée, cinéma, télévision, publicité, internet) a vraisemblablement contribué à leur usure de plus en plus rapide et au vertigineux renouvellement des styles qui n'a cessé de s'accélérer jusqu'à nos jours.
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| Impressionnisme, cubisme, expressionnisme, abstraction, surréalisme, expressionnisme abstrait, minimalisme, performance, pop art, installation, environnement, néon art. |
Vitesse d'usure
Cependant, si les images exposées s'usent, elles ne s'usent pas à la même vitesse pour tout le monde.
En 1951, l'ethnologue John C.
Messenger, étudiant le statut et le rôle des sculpteurs dans une société
africaine encore peu touchée par l'occidentalisation, les Anang, note que si les auteurs des œuvres sacrées valorisent fortement
l'innovation personnelle, les fidèles auxquelles elles sont destinées
ne sont que très peu attirés par ces changements qu'ils jugent superflus.
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| Sculpteur Anang, 1952. Cérémonie de culte des ancêtres, 2025. |
Ce phénomène ne concerne pas que les Anang. Partout dans le monde, on constate que les auteurs se détachent de leurs réalisations dès qu'ils les considèrent comme achevées. La longue fréquentation liée au processus de création a émoussé leur intérêt. Si bien que, pour réactiver leur attention, ils sont tentés de faire évoluer leur style, suscitant souvent l'incompréhension de leur public.
Ce différentiel d'intérêt a connu son paroxysme au début du vingtième siècle, en Occident. Dans le monde artistique, se développe alors la
notion d'Avant-garde, un terme emprunté au vocabulaire militaire. Les
artistes, confrontés aux influences formelles venues d'Asie, d'Afrique,
d'Amérique et d'Océanie, se lancent alors dans une course au changement, se percevant comme des éclaireurs ouvrant la voie vers de nouveaux mondes.
Mais le
gros de la troupe des regardeurs, derrière eux, traîne des pieds.
Les publics occidentaux, qui ne côtoient pas en permanence les images, ne
ressentent pas l'intérêt de faire l'effort de s'initier à de nouveaux
langages formels, puisque les précédents, qu'ils viennent tout juste
d'assimiler, les comblent encore.
D'où
les scandales récurrents qui émaillent l'invention des nouveaux
courants artistiques tout au long du siècle. Ainsi que le
décalage constant entre le goût des artistes et celui d'une grande
partie de leurs publics potentiels.
L'obsolescence programmée
De nos jours, les images produites par les industries culturelles (qui maintenant incluent les arts plastiques aussi bien que la bande dessinée, le cinéma et les séries) s'appliquent à plaire immédiatement au public le plus large. À la différence des princes, grands bourgeois et mécènes du passé qui désiraient acquérir du prestige grâce aux œuvres exceptionnelles qu'ils avaient commanditées, l'objectif des industries culturelles est de gagner le maximum d’argent en un minimum de temps. Leur but n'est pas la qualité, mais la quantité.
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| Andreas Gursky, "99 Cent II", 2001. |
Dans cette perspective productiviste, il n'est pas question de recourir au mode de production lent et imprévisible qu'est la création. Il est nécessaire de routiniser la fabrication et de reproduire les recettes qui ont le mieux fonctionné. Si bien que, pour attirer l'attention vers ce qui n'est que du déjà-vu, les industries culturelles vont les parer de nouveaux emballages — le plus souvent numériques et visuellement agressifs — ce qui permettra de les vendre comme autant de nouveautés.
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| Godzilla, film original japonais de Ishiro Honda, 1954, et quelques unes de ses répliques hollywoodiennes dopées aux images numériques. |
Cependant, l'attention, éveillée dans un premier temps par le terme "nouveau" qui clignote comme une alarme attentionnelle, va retomber dès que le produit se révèlera n'être qu'une copie sans surprise, une image creuse. Le regardeur-consommateur l'abandonnera donc rapidement pour se tourner vers une autre œuvre, tout aussi déceptive, dans une interminable fuite en avant.
Mais, pour les industries culturelles qui reposent sur l'économie de l'attention, ce n'est pas un problème, au contraire, puisque qu'il s'agit, pour elles, de créer une addiction à des images dont la durée de vie limitée renouvelle de manière exponentielle leur consommation.
Recycler les images
Une question se pose alors. Face à la prolifération des images qui bombardent en permanence notre attention, est-il encore possible de créer des œuvres qui ne soient pas immédiatement jetables, des œuvres capables de combler le regardeur ?
De nombreux exemples nous montrent que c'est bien le cas. L'invention est constitutive de l'être humain et, même au cœur des industries culturelles les plus calibrées comme la production hollywoodienne, quelques films réussissent à nous entraîner dans ce mode d'attention particulier qu'est l'expérience esthétique — une expérience qui nous immobilise dans notre siège, nous fait oublier notre moi égotique et, la séance terminée, teinte le monde environnant des nuances de l'œuvre que nous venons de voir.Le fourmillement visuel peut également fonctionner comme une contrainte créative, une manière d'introduire de la profondeur dans les images, de multiplier et faire s'entrechoquer les références pour susciter un vertige cognitif qui est l'un des moteurs de l'expérience esthétique.
Dès les années 1950, alors que s'installe la société de consommation et ses mythologies, les artistes du Pop Art mettent à profit les images du monde du spectacle et de la culture populaire pour nourrir leurs œuvres.
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| Peter Blake, "On the balcony", 1955-57. |
Tandis que d'autres, rattachés au mouvement du Nouveau Réalisme, s'emparent directement des images de la publicité et exposent des "affiches lacérées", des affiches arrachées sur les panneaux publicitaires et retravaillées en atelier, offrant une seconde vie à ces images programmées pour n'être qu'éphémères.
La profondeur historique des images peut être mise à contribution, elle aussi. C'est le cas, par exemple, de la composition de Tyler Mitchell pour sa photo Riverside, qui convoque l'ambiance des tableaux impressionnistes — L’île de la Grande Jatte de Georges Seurat, notamment.
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| Georges Seurat, "L'île de la Grande Jatte", 1884-86. |
Cette similitude n'a rien d'une redite appauvrie, comme peut l'être un remake au cinéma.
Outre la qualité plastique de l'œuvre (sa composition, son sens de la
lumière et des contrastes qui parviennent à traduire la touffeur de cet
après-midi d'été), la référence décalée qu'elle présente
avec la peinture impressionniste redouble son intérêt. Car le fait que les participants, des afro-américains, puissent vivre ce moment idyllique aussi paisiblement que des bourgeois du dix-neuvième siècle français résonne étrangement dans le contexte d'un pays marqué par les violences raciales et confère à cette image paisible une intensité étonnante.
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Pour retenir notre attention, les images doivent contenir une base d'éléments connus et rassurants, de laquelle se détache quelque chose d'inédit. Comme une fleur rouge au milieu d'une étendue de verdure, ce contraste produit un signal attentionnel qui capture notre intérêt.
Mais pour que l'attention soit retenue suffisamment longtemps, l'écart entre les éléments connus et imprévus doit induire une vibration cognitive. Et, pour peu que les composantes de cette vibration ne se transforment pas en une dissonance gênante pour le regardeur mais, au contraire, en une synthèse satisfaisante grâce aux qualités plastiques de l'image, alors se développe le moment de grâce de l'expérience esthétique.
C'est
ce jeu qui, en modifiant notre mode d'attention, confère
aux images la possibilité d'être autre chose qu'une simple source d'informations ou un signal commercial vide. Et donc la capacité d'échapper à une usure prématurée.










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