Drôles d'images

 

 





Dans Le cri d’Archimède, l’écrivain Arthur Koestler propose une théorie pour expliquer le phénomène de la création. Selon lui, qu’il s’agisse de l’invention scientifique, de la création artistique ou de l’humour, un même principe est à l’œuvre. Il s’agit de l'acte "bisociatif", le rapprochement imprévu de deux systèmes de référence distincts qui font surgir une idée nouvelle, une idée que ni le raisonnement analytique, ni une série d'essais-erreurs successifs n’auraient pu produire. 
Ce principe créatif est illustré, depuis la plus haute antiquité et dans toutes les civilisations, par les créatures hybrides, mi-animales, mi-humaines qui peuplent les mythologies — dragons, centaures, sirènes et autres divinités égyptiennes ou indiennes.  

Ulysse et les Sirènes, Grèce, vers - 480.

Le dieu éléphant Ganesh, Inde, vers 1730.

Les surréalistes ont repris ce principe pour leurs fameux "cadavres exquis", ces collages d’éléments choisis au hasard dans le but de produire des textes et des images inédites, mettant en pratique la formule de Lautréamont qui vante "la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie".

André Breton, Jacques Hérold, Wifredo Lam, "Cadavre exquis", 1940.

Ce système de rapprochements imprévus est également une puissante source d'images et d'histoires drôles. Les humoristes le savent bien et l'utilisent habilement en y introduisant une "charnière", visuelle ou conceptuelle, destinée à fusionner de manière incongrue des univers complètements différents.
 
Stephen McMennamy, "Combophoto", 2014.

Martin Étienne, dessin pour la revue d'architecture D'A, années 2020.


Ce qui soulève quelques questions : si on admet qu'un même principe est à la base des différents types de créations, pourquoi une image va-t-elle produire, chez son regardeur, une expérience esthétique plutôt qu’un rire ? Ou le contraire ? 
Pourquoi les œuvres d’art ne sont-elles pas drôles ? Et pourquoi les blagues ne sont-elles pas belles ? 

 
Les images que nous rangeons derrière l'étiquette d'œuvre d'art sont conçues pour susciter une expérience esthétique. Elles cherchent à produire en nous un mode d'attention élargi et retardé qui nous permet d'explorer paisiblement leurs caractéristiques, de laisser se déployer les réminiscences qu'elles éveillent, voire de nous amener dans un état de conscience où le moi s'efface et le rapport à l'espace et au temps se modifie. 

Richard Gerstl, "Autoportrait, riant", 1907. 
 
À l'inverse, celles qui revendiquent l'humour focalisent leur effet sur la brusque résolution d'un conflit cognitif, comme par exemple un gant de boxe qui se termine en tomate. 
C'est pourquoi l'auto-portrait du peintre expressionniste Richard Gerstl, bien que riant, ne provoque pas le rire. Il ne génère aucune tension cognitive. Si on l'apprécie, c'est pour la force d'expression que génère sa vigueur picturale. 
 
Vicki Jauron, Comedy wildlife photo awards, 2019.

Par contre, cet oiseau qui semble se tordre de rire nous oblige à résoudre la superposition contre nature entre une expression typiquement humaine et l'attitude fortuite d'un animal peu réputé pour son sens de l'hilarité. La qualité plastique de l'image n'est que secondaire. Ce qui importe, c'est son efficacité à fusionner deux registres de pensée. 
 
L'appréhension d'une telle image fait appel à un type d'attention focalisée, radicalement différent de celui que requiert l'expérience esthétique. Or, l'attention est monovalente. On ne peut la faire fonctionner simultanément selon plusieurs modes. On ne peut voir, en même temps, les deux composantes d'une "image ambigüe". Entre le marché d'esclaves et le buste de Voltaire, il faut choisir.
 
Salvador Dali, "Marché d'esclaves avec apparition du buste invisible de Voltaire", 1940.

Mais heureusement, comme on peut le constater en faisant l'expérience du tableau de Salvador Dali, l'attention est capable de basculer très rapidement d'un registre à un autre. Si on ne peut voir les deux images ensemble, cela peut se faire successivement. 
De même, il est possible de rire d'un gag ou de situations burlesques, puis de se laisser porter par les qualités esthétiques et la profondeur de l'œuvre qui en est le vecteur. Cela nécessite néanmoins un développement dans le temps. Ce qui ne pose aucun problème pour les œuvres qui reposent sur des séquences d'image comme les bandes dessinées ou le cinéma. 
Mais c'est nettement plus difficile pour une image fixe dont le sens se construit en quelques dixièmes de seconde...
 
Buster Keaton, "Les lois de l'hospitalité", 1921.

*

Il existe également une autre raison pour laquelle on ne rit pas des œuvres d'art, pas plus qu'on ne trouve "belles" les images drôles. L'art, en effet, est l'héritier direct des images sacrées. Or, le rire désacralise tout ce qui le provoque. Si les pouvoirs le tolèrent, ils le cantonnent à certains moments, les carnavals, par exemple, ou certains endroits, comme les "drôleries" qui enluminent occasionnellement les marges des manuscrits religieux du Moyen-âge. 

Livre d'heures, France, 13e siècle.
 
De même, au vingtième siècle, dans la foulée des mouvements Dada et surréalistes, l'art contemporain a entrepris de remettre en cause les limites de l'art. Pourtant, rares sont les artistes iconoclastes qui se sont risqués à y faire entrer l'humour. 

René Magritte, "La lampe philosophique", 1936.

Ben Vautier dans son atelier de Nice, 2016.

Et, peu nombreux, les humoristes à être reconnus comme des artistes à part entière par le monde institutionnel de l'art.

Saul Steinberg, "Femme au bain", 1949.

*

Cependant, il faut bien le reconnaître, si ces images font sourire, il est peu probable qu'on éclate d'un rire franc et massif en les découvrant, comme cela arrive fréquemment à la vision d'un film burlesque. 

Cartes publicitaires anglaises illustrant le sourire, le rire et l'éclat de rire, 19e siècle.

Cette différence dans les réactions s'explique par la "nature" du rire et, de manière plus large, par les effets que produit sur le corps le phénomène de l'invention. 
L'image emblématique du surgissement d'une idée reste celle d'Archimède bondissant hors de son bain et parcourant Syracuse en criant eureka, ce qui signifie en grec "j'ai trouvé". Un brusque moment d'enthousiasme (précisément appelé l'effet Eurêka), dont l'intensité va de pair avec la difficulté du problème qui a été résolu. 
 
Einstein et la bombe atomique, photomontage anonyme.

Ce phénomène existe également chez l'inventeur de forme lorsqu'il trouve une solution à un problème visuel, lorsqu'il sent son pinceau guidé par une force involontaire qui l'amène à déposer la juste touche de couleur à l'endroit exact où elle fera vibrer tout son tableau. Il s'agit, cette fois, de la joie de l'expérience esthétique, celle-là même qui se manifeste également chez le regardeur emporté dans un autre monde par l'appréciation de l'œuvre. 

Bettmann archive, "Dali peignant avec de la mousse à raser", 1962.

Mais, pour celui qui regarde une image drôle, son effet ne peut se déployer de la même manière, car la résolution de la dissonance cognitive produite par ce type d'image ne débouche sur rien. Ce n'est pas par hasard si la conclusion d'une histoire drôle s'appelle "la chute". Comme les blagues, les images drôles nous amènent au-dessus du vide, un vide de sens. Si bien que la tension accumulée pour résoudre la dissonance ne trouve pas de support cognitif pour se dissiper. Elle se déplace donc vers une réaction corporelle incontrôlée, un spasme lié à une séquence de sons saccadés qu'on appelle le rire.  

Chuck Jones, "Bip Bip et Coyote", années 1950.

C'est pourquoi, à la différence d'une séquence d'images, une image seule peine à provoquer un rire franc et massif. La tension cognitive n'y est pas suffisante. Elle est juste capable d'en produire une version atténuée, le sourire. 
Et si certaines y parviennent néanmoins, c'est parce qu'elles contiennent une narration implicite que le regardeur recrée en lui, comme le ferait un conteur d'histoires. Cette dimension temporelle leur permet, alors, de tendre le ressort de l'attention et d'accumuler une énergie suffisante pour que sa libération se traduise par le rire.
 
Chaval, années 1950.
 


Références :
Arthur Koestler, Le cri d'Archimède, la découverte de l'Art et l'art de la Découverte, Les Belles Lettres, 2011
Matthew M. Hurley, Daniel C. Dennett, Reginald B. Adams, Inside Jokes: Using Humor to Reverse-Engineer the Mind, The MIT Press, 2011 

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