Sur la route


 



Il y a quelques décennies, il n’était pas rare de découvrir, sur le trottoir des villes, des œuvres éphémères réalisées à la craie de couleur par des apprentis artistes qui sillonnaient l’Europe et finançaient une partie de leur voyage avec les pièces dont les passants les gratifiaient. 

Vermeer et Picasso sur un trottoir parisien, 2005.

De nos jours, ces éphémères images horizontales ont quasiment disparu, remplacées par celles du street art parti à l’assaut des façades. Seuls s’invitent, ça et là, quelques échantillons de  "l'art de trottoir" dont le principe et les motifs ne sont pas sans rappeler les kolam que les femmes de l'Inde du Sud peignent sur le sol devant l'entrée des maisons ou des temples.

Pont du Carrousel, Paris, 2026.
 
Pour autant, le sol des rues et des routes n'a pas perdu tout intérêt esthétique. À la fin des années 1950, Jean Dubuffet l’avait compris et déclarait qu’il y a plus d’art dans un mètre carré de sol que dans bien des musées. Et, mettant en œuvre cette assertion, il avait déployé un cycle de Texturologies et Matériologies qui évoquent l’asphalte des routes et les innombrables fragments incrustés à leur surface. 

Jean Dubuffet, "Texturologies XLV", 1951.

"La chaussée la plus dénuée de tout accident et de toute particularité, n'importe quel plancher sale ou terre nue poussiéreuse, auxquels nul n'aurait l'idée de porter son regard — délibérément du moins (encore moins de les peindre) — sont pour moi nappes d'ivresse et de jubilation", écrit-il en 1959 dans le catalogue de son exposition Célébrations du sol.

Jean Dubuffet, "La vie interne du minéral", 1960.

Le sol des routes et des rues constitue, en effet, un inépuisable répertoire de textures, mais il fonctionne également comme un immense tableau noir où s'inscrit une profusion de formes souvent riches de potentiel esthétique. 

Préparation de chantier.

Nombre de ces formes relèvent d’une intention purement fonctionnelle, ce qui ne les empêche pas, parfois, de présenter une qualité plastique d'autant plus remarquable qu'elle est involontaire

Bouche d'incendie.
 
Signalétique routière.

Marquage préparatoire aux travaux de voirie.
 
Regard de canalisation.
 
De même, à côté de ces motifs délibérés, on trouve quantité d’objets échoués-là par hasard auxquels les passages répétés et les intempéries ont donné l'apparence de vestiges archéologiques ou de traces d'une civilisation disparue. 

Objets trouvés au sol.

Traces sur bitume.
 
Métamorphoses sur enrobé.
 
"Les gens ne savent pas assez comme on peut s'enivrer avec n'importe quoi", constatait Dubuffet. "C’est affaire de dose et de mode d'emploi". 

*
  
Ce mode d'emploi, Jean Dubuffet ne nous le fournit pas, mais il n'est pas très compliqué à retrouver.
Comme on l'a vu dans l'article Explorer l'Astronome, notre regard ne se contente pas d'enregistrer des images comme le fait une caméra. Nous les construisons en couches successives — formes, couleurs, mouvement, sens — à partir d'un ensemble de compétences et de connaissances que nous avons acquises au fil de nos apprentissages et de nos expériences. 
 
Carl Spitzweg, "Anglais en Campanie", vers 1835.

Si nous sommes un promeneur de l'époque romantique, les paysages des Alpes ou de l'Italie nous apparaitront comme des tableaux de Poussin, Le Lorrain ou Turner et ils constitueront une source inépuisable d’expériences esthétiques (voir Paysages de l'esprit). 
Mais de nos jours, il n'est pas besoin d'aller si loin. L'art moderne et contemporain nous fournit un vaste répertoire de modèles pour alimenter nos déambulations en ville. 
 
Malevitch, Pollock, Warhol, Beuys, Rauschenberg, 20e siècle.

De même que quelques formes de couleurs géométriques exposées dans un musée et signées par un artiste reconnu peuvent nous émerveiller, il suffit de peu de choses pour qu'une trace de pneu sur l'asphalte, un marquage au sol ou une cannette écrasée soit capable de nous procurer un effet similaire. 

Marquage de stationnement et de travaux de voirie.

Ce peu de choses, c'est l'intention que nous mettons dans notre regard et le mode d'attention que nous adoptons à ce moment-là. 
 
Éclaboussures de peinture...
 
Si nous considérons que ces traces au sol ne nous concernent pas, elles seront vite évacuées de notre champ de vision et n'accèderons même pas à notre conscience. 
Si, au contraire, comme Jean Dubuffet, nous y voyons de potentielles "nappes d'ivresse et de jubilation", cela veut dire que nous sommes capables d'anticiper une récompense en terme de satisfaction hédonique — comme disent les sciences cognitive. Alors, nos mécanismes cérébraux mettront en saillance (en "surbrillance") l'intérêt pour les œuvres abstraites que nous avons précédemment admirées et chercheront des équivalents dans le flot d'informations que nos yeux nous transmettent en permanence. 
Et, pour peu que nous réussissions à déconnecter notre conscience réflexive et à laisser flotter sans but notre attention, nous aurons tôt fait de détecter des configurations visuelles intéressantes, d'amplifier leur présence et de les isoler mentalement. 
  
...transformées en tableau de Jackson Pollock.

Il ne nous restera plus, alors, qu'à les accrocher sur les cimaises mentales de notre musée intérieur et à profiter de l'expérience esthétique que ces "inventions" nous procurent.  
 

 
Nous avons expérimenté là le processus de la création et ses trois premières étapes : préparation, détachement, illumination, (voir l'article En attendant l'inspiration).
Mais il reste une étape supplémentaire, celle de la validation. Si nous enregistrons l'image avec un appareil photo, de retour chez nous, nous aurons la possibilité de la sélectionner parmi toutes les prises de vues que nous aurons faites, de la retravailler et, enfin, de la valider. 
Cela nous permettra de la montrer, voire de l'exposer. Et, ainsi, de partager notre expérience esthétique avec les autres. Ce qui est la raison même pour laquelle nous produisons des images. 


Posts les plus consultés de ce blog

Explorer L’Astronome

Crime et ornement

L'effet des images

À quoi ressemble l'expérience esthétique ?

Photographier l'incertitude