Attention aux taches !

 
 


Lorsque les peintres qu’on allait réunir sous la bannière de l’impressionnisme mettent au point leur style, ils cherchent, avant tout, à traduire les différentes qualités de la lumière et de ses transformations. Travaillant en grande partie en plein air, ils privilégient la rapidité d’exécution. Cela les amène à recourir à des touches vives, des touches de pinceau qu'ils refusent de lisser par le méticuleux travail de finition que préconisent les canons de l’académisme. 
La comparaison entre le kiosque au bord de l'eau de Jean-Léon Gérôme et un sujet identique, l'île de la Grenouillère, peint à la même époque par Auguste Renoir, est éloquente.

Académisme : Jean-Léon Jérôme, "Harem au kiosque", vers 1870.

Impressionnisme : Auguste Renoir, "La Grenouillère", 1869.

 
La touche impressionniste
 
Avec le style impressionniste, les contours précis s'estompent, les formes se dissolvent, les volumes s’aplatissent. La surface picturale devient une marqueterie de taches de couleur juxtaposées.
 
 Claude Monet, "La rue Montorgueil", détail, 1878.
 
Vincent Van Gogh, "Semeur au soleil couchant", 1888.
 
Justifiée par la volonté de restituer les chatoiements de la lumière, cette technique de représentation met en place un dispositif rarement affirmé à ce point par la peinture occidentale : la vibration attentionnelle. 

La comparaison entre le tableau "pointilliste" de Georges Seurat, Un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte, et  sa dernière étude préparatoire nous permet de mieux comprendre comment fonctionne cet effet pictural et comment la "touche impressionniste" capte et retient l'attention des regardeurs. 
 
Georges Seurat, "Un dimanche après-midi à l'Île de la Grande Jatte", 1884-86.
 
Dans le tableau terminé, l’exécution extrêmement maitrisée, composée de minuscules points obéissant à un principe quasi-scientifique de décomposition de la couleur, produit une image appliquée, où la restitution soigneuse des volumes transforme les personnages en figurines figées et le paysage en décor de théâtre.
Cela ne tient pas à la composition du tableau ni à son aspect hiératique car, lorsqu’on découvre l’étude préparatoire, on s’aperçoit que, soudain, l'image se met à vibrer et à prendre vie. 

Georges Seurat, étude finale pour "Un dimanche après-midi à l'Île de la Grande Jatte", 1884-85.
 
Une vie qui est entièrement due aux touches alertes qui brouillent les volumes, pulvérisent formes et contours dans un pétillement de couleurs et qui, à la différence de l'œuvre définitive, produisent une surface suffisamment riche en effets attentionnels pour nous mettre en éveil...
 
 
La vibration attentionnelle
 
Le premier de ces effets réside dans la trace du pinceau qui trahit le geste rapide du peintre et, sans que nous en soyons clairement conscients, met en alerte notre sens de la motricité, nous faisant bouger intérieurement comme le ferait une musique au rythme syncopé. 
C'est ce que, presque un siècle plus tard, la peintre américaine Joan Mitchell, représentante de l'action painting, mettra en évidence de manière spectaculaire, en amplifiant démesurément la touche impressionniste dans ses immenses diptyques.
 
Joan Mitchell, "Sans titre", 1979.
 
L'autre effet est celui produit par la juxtaposition de petites zones de couleur, qu'elles portent la trace d'un geste ou non. Le dédale optique ainsi créé ralentit la lecture et diffère la compréhension de l'image. De cette manière, il maintient l'incertitude cognitive, ce qui favorise l'installation du mode de vigilance singulier porteur de l'expérience esthétique. 
 
Il s'agit là d'une caractéristique de l'attention, celle qui nous amène à trouver bien plus agréable et stimulante la contemplation des infinies nuances de la végétation d'un parc, plutôt que la vue d'une surface uniforme comme peut l'être celle d'un mur aveugle. 
 
Gustav Klimt, "Le parc", 1909-10.



L'utilisation de cet effet pour éveiller l'attention n'est propre ni à la peinture impressionniste ni à certains courants de l'art moderne occidental. Toutes les cultures ont compris le parti qu'elles pouvaient tirer de ce puissant dispositif attentionnel. On le retrouve à l'œuvre dans l'extraordinaire richesse visuelle des environnements qu'elles ont produit en multipliant à l'infini les motifs ornant objets, textiles et édifices. 
Motifs qui, outre la valeur symbolique dont ils peuvent être chargés, offrent aux regardeurs à la fois stimulation et apaisement de l'esprit.
 
Village de la communauté Megwal, Gujarat, Inde.

Intérieur de yourte kirghiz.
   


Salon au Palais d'hiver, Saint Petersbourg.

Kilims et tapis turcs au grand bazar, Istanbul.

Tente bibliothèque à Tichitt, Mauritanie. Photo T. et G. Baldizzone.

Intérieur de maison soninké, Mauritanie. Photo J.-P. Bourdier et Trinh T. Minh-ha.
 
 
Dédales visuels
 
La série des Cathédrales de Claude Monet illustre la manière dont l'effet attentionnel produit par la vibration optique des surfaces peut se manifester au travers de supports très différents. 
De même que le peintre a trouvé dans la complexité visuelle des jardins et des paysages matière à transcrire les frémissements de  la lumière, il a reconnu la présence de ce même effet sur la façade richement ouvragée de la cathédrale de Rouen, et nous l'a fait partager dans ses toiles.
 
L'une des "Cathédrale" de Claude Monet et son "motif".
 
Mais celui qui nous offre une parfaite synthèse des manifestations possibles de la vibration attentionnelle est sans nul doute Édouard Vuillard, peintre post-impressionniste rattaché au courant Nabi. 

Édouard Vuillard, "Au jardin", 1894-95.

En réduisant drastiquement le contraste, la profondeur et la gamme de ses couleurs, en fondant audacieusement végétaux, sols, parois, personnages et vêtements dans un seul et même plan pictural, il a su créer un hallucinant dédale visuel que l'œil doit parcourir longuement avant d'extirper la signification de l'image. 

Édouard Vuillard, "Le prétendant", 1893.
 
Comme l'avait noté Aldous Huxley lors de son expérience avec la mescaline, cette marqueterie possède une redoutable efficacité pour nous faire franchir "les portes de la perception". Et nous amener vers celles de l’expérience esthétique.
 
Édouard Vuillard, "Le corsage rayé", 1895.

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