Cinq fruits et légumes par jour




 
 
Dans un livre intitulé Art et thérapie, l’essayiste Alain de Botton et l’historien de l’art John Armstrong proposent de modifier la manière d’accrocher les œuvres dans les musées.
Au lieu de les ranger par dates et par écoles, il serait plus profitable, disent-ils, de les rassembler en fonction des grandes interrogations concernant la condition humaine. Cela permettrait d'expliquer aux regardeurs comment ces œuvres peuvent les aider à vivre mieux. 
 
Fra Fillippo Lippi, "Annonciation", détail, 1443-50.
 
Et de proposer, à titre d'exemple, le cartel d’une Annonciation de Fra Fillippo Lippi :
« Cette peinture est un visiteur d'un autre monde où les vertus de tendresse, de révérence et de modestie sont très valorisées. Prenez cela comme un argument pour vous protéger de l’agressivité. Utilisez-le pour trouver des éléments de quiétude en vous-même. »
 
Quelques années plus tard, dans un livre intitulé Et si l’art pouvait changer votre vie, Susie Hodge explique que "au-delà d’une simple stimulation visuelle, l’art a puissance de guérir". Et, pour expliquer sa thèse, elle présente 72 œuvres classées en chapitres intitulés : "Dissiper la colère, Affronter l’anxiété, Surmonter la tristesse...", pour conclure avec "Trouver l’espoir" et "Embrasser le bonheur". 

      Vassili Kandinski, "Étude de couleurs", 1913.


L’art du soin

L’idée que la musique, la danse, le théâtre ou la peinture peuvent soigner est ancienne. 
Il y a plus de deux mille ans, Aristote s’étonnait que les tragédies de Sophocle, mettant en scène des situations effrayantes telles que meurtre, inceste et auto-mutilation, puissent purger les passions de l’âme des spectateurs aussi efficacement que la douce musique d'une flute. 
Au quatorzième siècle, l’hôpital d’Alep, disposait d’un poste budgétaire destiné à rémunérer de petites formations musicales pour soigner les malades agités ou dépressifs. 
Et, à la Renaissance, dans Les vrais préceptes de la peinture, l’historien de l’art Giovanni Battista Armenini notait que la gaieté des éléments décoratifs peints dans les Loges du Vatican – les grotesques – pouvaient constituer un remède à la mélancolie.
 
Raphaël / Jean d'Udines, Grotesque, Loges du Vatican, 1518-50.
 
De nos jours, les pratiques rassemblées sous le terme générique d’art-thérapie sont très diverses. Certaines font appel à un psychologue, ou un psychiatre, qui va s'appuyer sur les images produites par son patient pour l'amener à travailler ses problèmes. D’autres, au contraire, reposent simplement sur la pratique d’une activité créative, ou la fréquentation régulière des œuvres.
 

Aquarelle réalisée durant un atelier d'art-thérapie.
 
Il est en effet largement admis que ces pratiques sont bénéfiques au bon fonctionnement de l’être humain. Il existe, d’ailleurs, de nombreux indices scientifiques montrant qu’elles ont des effets sur le cerveau et l’organisme en général : relaxation, réduction de l’anxiété et du stress, amélioration des capacités d’empathie et, peut-être, sur le long terme, renforcement des défenses immunitaires…

Mais, en dehors des constats neurobiologiques, les explications données à ces effets positifs s’appuient le plus souvent sur une interprétation des œuvres, comme c’est le cas pour le cartel de l'Annonciation de Fra Fillippo Lippi cité plus haut. 
 
Andrew Wyeth, "Le monde de Christina", 1948.

Dans le même esprit, l'auteur de Et si l’art pouvait changer votre vie, nous explique que le tableau d'Andrew Wyeth, Le monde de Christina, est inspirée par la voisine du peintre qui, atteinte de dégénérescence musculaire, refuse obstinément l’usage du fauteuil roulant et se déplace à travers sa propriété à la seule force des bras. Il nous fait comprendre, ainsi, qu’il est possible de surmonter presque toutes les épreuves de la vie grâce à la détermination et la confiance en soi...

Cependant, ces interprétations, même si elles reposent sur une fine connaissance des œuvres, sont peu convaincantes pour justifier, à elles seules, de profondes modifications dans notre alchimie interne.

Certes, les effets d’empathie produits par la douceur des visages de l’Annonciation nous apaisent, le talent d’Andrew Wyeth réussit à nous faire partager
l'énergie et les tensions qui traversent le corps de Christina, et les couleurs vives de Kandinsky ont un effet dynamisant, mais tout cela pourrait tout aussi bien être causé par diverses circonstances de la vie quotidienne. 
 
Alors, quel est le secret de ces œuvres ? Comment parviennent-elles à nous faire du bien ?


Les liens qui libèrent

C’est dans leur présentation de la boite/assemblage de Joseph Cornell, intitulée Sans-titre (Princesse de
Médicis), que les auteurs d’Art et thérapie se rapprochent peut-être le plus du principe qui permet aux œuvres d’agir sur nous. En effet, expliquent-ils, cette boite nous parle. Elle nous dit "je suis faite d’un réseau de relations"...
 
Joseph Cornell, "Sans-titre (Princesse de Médicis)", 1948.
 
Tous les éléments rassemblés dans la boite ont, effectivement, un lien plus ou moins lointain avec la princesse de Médicis du titre. Elles en constituent un portrait "élargi". 
 
Mais cette boite dresse également un portrait du mode de fonctionnement de toute œuvre capable de susciter une expérience esthétique. Non seulement elle est constituée de formes, de couleurs et de significations, mais elle les a toutes solidement "ficelées" par un inextricable jeu de renvois. 
Ainsi, après avoir guidé notre attention, ce réseau d'informations cohérentes va solliciter simultanément nos ressources cognitives et émotionnelles, notre pensée divergente qui explore les chaines d'associations ainsi que notre pensée convergente qui en fait la synthèse. 
Et, ce faisant, ce complexe et puissant artefact va nous faire basculer dans un état de conscience différent...

Raija Jokinen, "Jardin intérieur", détail, 2014.
 
L’expérience esthétique est discrète. Au point que, la plupart du temps, on la remarque à peine. On se contente de dire qu'une œuvre nous plait. Qu'on la trouve belle.
Pourtant, l'expérience esthétique correspond à un état de conscience singulier, comme le sont également les différents types de sommeils, les états hypnotiques, la méditation et les transes. Et, comme ces derniers, elle est produite par un travail sur l'attention qui permet de se détacher du moi réflexif de la veille ordinaire et de laisser agir nos ressources non conscientes et leurs capacités réparatrices. 
 
De même que le sommeil et les rêves jouent un rôle important dans l’assimilation de nos expériences quotidiennes et la consolidation de nos souvenirs, il est probable que l’expérience esthétique nous aide à réorganiser le flux désordonné de nos pensées. Elle les "peigne", en quelque sorte, à l'aide de la forme cohérente des œuvres, comme un moine zen ratisse le sable de son jardin de pierres pour dessiner une image harmonieuse du monde. 
 
De là viendrait l’impression de bien-être et d’harmonie intérieure qui accompagne l’appréciation des œuvres et continue de colorer les moments suivants.

René Burri, "Moine bouddhiste, temple Daitokuji, Kyoto", 1961.


Purger les passions

Ce
qui agit sur nous, ce n’est donc pas tant la signification de l’œuvre, ni les émotions qu’elle véhicule, c’est la forme qui les intègre en un tout indissociable.
Dans le vieux débat entre le fond et la forme, il faut bien reconnaître que le fond – le propos des œuvres, souvent mis en avant – n'est qu'un aspect de leur forme. 

Mais alors, qu'est-ce qui justifie la raison d'être de tel ou tel type d’image ?
Pourquoi une Annonciation plutôt que des cercles de couleur, ou une femme se traînant dans une prairie ? Pourquoi des images violentes de préférence à des images paisibles, ou l'inverse, si toutes deux sont capables de nous procurer un bénéfice identique ?
 
Artemisia Gentileschi, "Judith décapitant Holopherne", vers 1620.
 
L’explication relève de l’économie. De l’économie psychique.
En effet, pour percevoir une œuvre, nous devons d’abord la réinventer en nous et, à cette fin, nous mettre à son diapason. On accepte mal les musiques joyeuses si on est en deuil. Et si on déborde d’enthousiasme, un requiem risque fort de nous ennuyer… 

Si bien que, lorsqu'une œuvre nécessite une trop grande modification de notre état émotionnel, notre organisme estime que l’effort physiologique nécessaire pour y parvenir est trop important au regard du profit qu’il peut en attendre. Nous nous désintéressons alors de l’œuvre, nous n'y prêtons pas attention et passons notre chemin.

En revanche, si l’œuvre développe une ambiance proche de nos humeurs du moment, nous n’aurons aucune peine à la faire nôtre, et à la recréer en nous-même, pour notre plus grand profit.
 
Agnes Martin, "Bourgeons", vers 1959.
 
Cela explique que chaque société produise un large registre d’œuvres aux ambiances très variées, des plus aimables aux plus âpres, des plus graves aux plus ludiques. Cela correspond à la diversité des tempéraments et des humeurs de ceux qui les produisent et permet aux "récepteurs" de trouver celle qui s'accorde le mieux à ses passions du moment.
 
Incidemment, cette explication répond à l’interrogation d’Aristote et au fameux paradoxe de la catharsis – cette purgation des "passions tristes" par le spectacle de passions tristes.
 
Qu’importe, en effet, que nous soyons confrontés à l’évocation de situations horribles, comme dans les tragédies de Sophocle, les films d’horreur ou la décapitation d'Holopherne, si c’est cela qui s’accorde le mieux à notre humeur du moment. Et, surtout, si la forme cohérente de l’œuvre est capable de susciter en nous une expérience esthétique qui, en quelque sorte, digère l'angoisse, la rage ou la colère qui nous agite – ce qu'a fait Artemisia Gentileschi en prêtant son visage à Judith et en attribuant à Holopherne celui du peintre qui l'avait impunément violée quelques années plus tôt. 
 
Les bienfaits de l'expérience esthétique nous procureront alors un allègement de l’esprit équivalent à celui que produit une musique douce – ou une peinture d'Agnes Martin, cette peintre américaine qui, tout au long de sa vie, a poursuivi assidûment la quête d'une parfaite sérénité en peignant l'espace de ses toiles comme un moine zen son jardin.
 

Posologie

La forme cohérente des œuvres nous apporte des bienfaits au travers de l’expérience esthétique. Mais il ne s’agit pas d’un médicament. On ne peut nous prescrire deux fresques de Giotto le matin, un tableau de Manet le midi et une aquarelle de Paul Klee le soir, le tout pendant sept jours. 

L’invention et la fréquentation des œuvres appartiennent au même registre que le sommeil et les rêves. C’est leur récurrence qui nous est bénéfique et contribue, sur la durée, à la maintenance et au bon fonctionnement de l'être humain. 
 
L’expérience esthétique n’agit pas comme un shot de vitamines. Ce sont "cinq fruits et légumes par jour". C’est une hygiène de vie.
 
 
Giuseppe Arcimboldo, "Tête réversible avec corbeille de fruits", vers 1590.

Posts les plus consultés de ce blog

Explorer L’Astronome

L'effet des images

À quoi ressemble l'expérience esthétique ?

En attendant l'inspiration

De la soupe sur les Tournesols

Photographier l'incertitude

Jeux de cadres

Attention aux taches !

Trois nuances de blanc